Padraig Belton   12 décembre 2017

Les Alpes suisses ne sont pas, au premier abord, une toile de fond classique pour la pratique du cricket. Photo : Aseem Dhawan / WorldRemit

La Suisse est en passe, non sans surprise, de devenir l’une des patries mondiales du cricket. Les clubs de cricket y fleurissent pour le plus grand bonheur des ingénieurs indiens du CERN, des diplomates australiens, des archidiacres anglais et des Afghans venus là prendre un nouveau départ.

La pratique de ce sport permet à ces expatriés de se retrouver autour d’une discipline favorite commune, le temps de leur présence dans le pays.

« Je suis arrivé en Suisse en octobre 2009. Je n’avais pas d’amis sur place, c’était un territoire nouveau où je ne connaissais personne », témoigne Aseem Dhawan, né dans la ville indienne de Chandigarh, dans le Punjab.

Aseem Dhawan a suivi des études d’ingénieur au MIT d’Inde du Sud – le Manipal Institute of Technology – avant de s’installer à Berne où il a travaillé pour la start-up LostyFound. Il a ensuite rejoint l’entreprise PENTAG Informatik AG, où il occupe le poste d’ingénieur de tests.

« En hiver, personne ne sort, et il est très difficile de rentrer dans des cercles d’amis déjà formés. Les Suisses sont plutôt réservés et restent entre eux. »

Des membres du Berne Cricket Club réunis pour installer la nouvelle cage des frappeurs. Photo : Aseem Dhawan 

Les joueurs sont, dans la vie, médecins, étudiants et demandeurs d’asile venus d’Afghanistan.

Les entraînements ont lieu tous les vendredis, de 18h30 à 22h. La saison comporte une dizaine de matchs de championnat, avec en plus des demi-finales et des finales les bonnes années. Ils disputent aussi des compétitions de Twenty20 et des rencontres comprenant 40 overs.

Capable d’occuper les postes de batteur, de gardien de guichet et de lanceur, Aseem Dhawan a vite trouvé une place au sein de l’équipe nationale.

Compte tenu du coût élevé des chambres d’hôtel et des restaurants en Suisse, la plupart des rencontres internationales se jouent à l’étranger. En ce mois de juin, la Suisse va ainsi se déplacer à Prague. Cette rencontre, comme la plupart des rencontres internationales suisses, a lieu dans le cadre de la ligue d’Europe centrale.

L’équipe suisse – dont aucun des joueurs n’est né en Suisse – affronte celle de la République tchèque et de l’Estonie le week-end du 3 au 5 juin 2016.

Il y a aussi les matchs occasionnels où la Suisse reçoit. En septembre 2014, un groupe de joueurs handicapés venus du Pakistan s’est mesuré pendant une semaine à 5 équipes suisses, sous l’égide de l’ambassadeur du Pakistan qui a assisté au match final.

Et chaque février, le cricket se pratique sur glace à St Moritz, sur un lac gelé ; les équipes extérieures viennent en Suisse pour disputer un tournoi round-robin (20 overs).

Peu de chances de voir un tel match sur la pelouse du célèbre Lord’s cricket ground de Londres. Pourtant, on joue aussi au cricket en hiver à St Moritz. Photo: Alexander Mackay

Des pelouses blanches

La pratique du cricket a commencé en Suisse en 1817, comme en atteste une aquarelle de cette année-là peinte par Giovanni Salucci, représentant une rencontre disputée à Plainpalais (Genève).

Le Grand Tour des britanniques romantiques, puis la pratique de l’alpinisme, ont permis à des étrangers de découvrir la Suisse, profitant aux uns comme aux autres.

Lorsque Mary Wollstonecraft Shelley a publié son célèbre roman Frankenstein à Londres l’année suivante, elle a choisi le plateau verdoyant de  Plainpalais comme lieu du meurtre de William Frankenstein.

En avril 1872, le Geneva Cricket Club a été créé par des membres de la communauté britannique, réunis au Café Landolt, là encore à Plainpalais. Ce lieu était le point de rendez-vous préféré des expatriés, jusqu’à ce que le bâtiment qui l’abritait soit démoli en 1969. L’agence de presse soviétique Tass a d’ailleurs envoyé des reporters sur place pour marquer le coup, car le Landolt était le café préféré de Lénine.

Ce n’est qu’en mars 1980 que la pratique du cricket a été organisée en Suisse, sous l’impulsion des Australiens.

John McKenzie venait d’être affecté à l’ambassade australienne de Berne. Tout premier président du Berne Cricket Club, et gardien de guichet, ce diplomate a invité les quatre clubs suisses à se réunir (Berne, CERN, Genève et les Geneva Asians).

Le CERN CC est sans doute le seul club du monde où chaque lanceur, batteur et gardien de guichet a un doctorat en physique !

Grâce à McKenzie, les ambassadeurs des nations adeptes du cricket sont tous devenus commanditaires de la nouvelle organisation suisse. Canon Peter Hawker (Officier de l’Empire britannique, archidiacre anglican, comptait parmi ses supporters.

Des rencontres internationales

Le cricket est la deuxième discipline sportive la plus pratiquée dans le monde, après le football.

Et l’arrivée en Suisse de nouveaux joueurs de cricket a contribué à l’essor des clubs. Le St Gallen CC a ainsi été créé en 2014, qui compte de nombreux travailleurs ayant émigré du Pakistan.

Globalement, 70% des joueurs suisses sont issus du sous-continent indien – des ingénieurs, des informaticiens travaillant dans des banques ou des groupes pharmaceutiques, des employés d’hôtels et de restaurants.

Il y a parmi eux des Indiens venus en Suisse d’autres pays tels que Singapour et le Vietnam. Les Britanniques constituent le deuxième plus grand groupe, suivis par les Australiens, les Néo-zélandais et les Sud-africains. Sans oublier une poignée de lanceurs rapides venus de l’Ouest de l’Inde.

Des batteurs du Berne CC. Photo: Aseem Dhawan

« Il y a sans doute 1500 joueurs de cricket dans le pays, soit assez pour constituer 20 équipes qui s’affrontent au sein d’une ligue nationale », explique Alexander Mackay, président de Cricket Switzerland.

La Suisse, l’autre pays du « 5 o’clock tea »

Né à Londres, Alexander Mackay a des parents écossais originaires de l’Ile de Bute. Il a appris à jouer au cricket à Londres lorsqu’il était à la Battersea Grammar School, avant de trouver l’amour et de partir vivre dans le Canton de Zürich en 1987 avec son épouse suisse.

L’année suivante, il a intégré le Winterthur Cricket Club comme joueur. Il est aujourd’hui arbitre.

Pour les joueurs comme pour les officiels, les moments d’unisson sont les repas servis entre les manches, constitués « de succulents currys de légumes, de poisson ou de viande accompagnés de riz ». Tout le monde tombe alors d’accord ! « J’adore le curry », soupire Alexander Mackay. « Il y a des restaurants indiens en Suisse, mais ils ne sont pas exceptionnels et, surtout, sont très chers ».

Voir rouge sur la pelouse

De nombreuses équipes ont renoncé à la tenue blanche classique, au profit de la couleur. « Cela fonctionne très bien. Essayez d’expliquer à un Suisse qu’il y a deux équipes dans le pays, dont les joueurs jouent tous en blanc », explique A. Mackay.

Les clubs ont quasiment tous opté pour le rouge, couleur présente dans le drapeau suisse.

Des membres de la nouvelle équipe de cricket féminine en train de s’entraîner en salle. Photo: Alexander Mackay

« L’équipe nationale a un code couleur rouge, mon équipe locale est en rouge, et celle de Berne a opté pour le rouge et le noir », détaille-t-il, avant de rire : « Mais celle de Zurich est fort heureusement en bleu, dieu merci » !

En novembre dernier, la première équipe féminine a été créée, baptisée Les saphirs de Zurich. Toutes novices, les joueuses pratiquent tous les samedis.

Des guichets traits d’union

Pour tous les joueurs, le cricket suisse permet de garder un lien avec le pays natal et de se retrouver dans celui d’adoption avec des personnes aux itinéraires semblables. « Le cricket permet de rencontrer des personnes qui vivent ici, qui ont fait leur vie ici, qui travaillent ou ont fait les démarches leur permettant de s’installer en Suisse », poursuit Alexander Mackay.

Le cricket suisse facilite ainsi les premières démarches d’intégration.

Le Berne CC est le terrain de jeu idéal pour les amateurs de cricket, qui viennent assister à des parties endiablées. Photo: Aseem Dhawan

« Cela permet de rencontrer des personnes qui sont déjà passées par ce processus d’installation, et qui peuvent apporter des réponses à des questions relatives à la sécurité sociale suisse, ou donner des adresses où il est possible de nettoyer sa voiture », ajoute-t-il.

« Pour moi, le cricket, c’est comme les échecs : il faut une bonne dose de stratégie, de la patience et de la précision », conclut Aseem Dhawan.

C’est ce qui rend les parties si magiques pour ces joueurs, venus d’une douzaine de pays différents, et qui ont traversé bien des épreuves avant de passer leurs dimanches à sillonner la Suisse pour y disputer des rencontres.