Padraig Belton   22 août 2016

Favelas à Rio de Janeiro. 

« Rio compte 1000 favelas, et nous voulons les voir toutes figurer sur les plans de la ville », martèle Luna Rozenbaum.

Les bidonvilles de Rio hébergent près de 15 millions de personnes. Des zones qui aujourd’hui ne sont pas cartographiées officiellement, à cause de leur insécurité et tout simplement parce qu’elles n’ont jamais été considérées comme importantes par les autorités.

Lorsque près d’un demi-million de voyageurs étrangers ont afflué pour les Jeux olympiques, les habitants des favelas ont décidé de prendre le taureau par les cornes pour se référencer eux-mêmes sur Google Maps.

Les bidonvilles fourmillent en effet de bars, de restaurants, de marchés, de kiosques, de réparateurs de deux roues, d’écoles de samba, d’auberges et d’une multitude d’autres petits commerces. Si les facteurs n’y mettent pas les pieds, 85% des habitants disposent d’un smartphone, que les résidents des favelas ont su mettre à profit pour apparaître sur les cartes.

« Nous avons cartographié les 8 favelas les plus proches des sites des JO ; nous avons commencé en mai et fini fin juillet », explique Miss Rozenbaum.

Des rues sans nom

Originaire de Rio de Janeiro, ce qui fait d’elle une véritable Carioca, elle travaille depuis 2011 pour une association caritative appelée le Centre culturel AfroReggae, créée en 1993.

AfroReggae a lancé de nombreuses actions d’aide des adolescents défavorisés

Les maisons n’ont pas de numéro, dans leur ruelle, et ces dernières n’ont même de nom… Auparavant, ces labyrinthes d’allées bondées, aux montagnes de blocs de ciment, apparaissaient en gris uniforme sur Google Maps.

« C’est une barrière d’exclusion digitale », tance Ronan Ramos Jr, coordinateur du projet de référencement.

Pourtant, impossible pour la caméra de Google Street View de sillonner les ruelles et de monter au sommet de ces collines de béton.

« Les gens d’ici connaissent les rues et les gens qui y vivent », commente Miss Rozenbaum.

L’équipe Tá No Mapa

« Nous prenons en photo les lieux, mettons les infos sur le smartphone, avant de les télécharger pour Google. »

Ce projet a été baptisé Tá No Mapa, qui signifie « sur la carte ». Google a prêté son assistance, résultat 26 favelas sont désormais référencées dans Google Maps, avec leurs 10 000 petits commerces.

Depuis 2009, des petites auberges à bas coût y survivent, faisant payer 20 euros la nuit. Un touriste venant à Rio fait vivre le gérant de l’auberge, le pilote de la moto-taxi qui l’y a conduit, et le restaurant voisin, explique Eduardo Figueiredo, qui possède une auberge dans une favela appelée Babilonia.

Obama dans la Cidade de Deus en 2011. Photo : Obama White House / Flickr

Seuls 750 mètres séparent le stade Maracanã de la favela de Mangueira, où se trouve l’école de samba la plus réputée de Rio, la Grêmio Recreativo Escola de Samba Mangueira.

A cinq minutes du stade olympique, on trouve aussi la Cidade de Deus, favela où vivent 400 000 personnes, et personnage principal du film La Cité de Dieu, tourné en 2002. Son réalisateur, Fernando Meirelles, a d’ailleurs organisé la cérémonie d’ouverture des JO.

Le Président Obama la visita en 2011. La première médaille d’or brésilienne fut remportée par la judoka Rafaela Silva, qui est née dans la favela où elle a grandi dans une maisonnette rose au toit en tôle.

Si la plupart des favelas sont des zones de grande pauvreté, certaines sont mieux loties lorsqu’elles se trouvent à proximité de quartiers huppés, souligne Miss Rozenbaum.

Toutes ne sont pas logées à la même enseigne en termes de sécurité, car dans certains cas, les barons de la drogue y règnent en maître, tout en étant surveillés par la police. Les résidents se retrouvent parfois pris entre deux feux à tous les sens du terme.

Nuit pluvieuse à Rio

L’impact du projet de référencement sur Google Maps se ressent déjà. « Tout le monde est enthousiasmé », confirme Miss Rozenbaum.

« D’autres favelas nous ont contacté pour faire la même chose, car ce sera bénéfique pour leurs petits commerces, leurs restaurants et leurs coiffeurs ».

Airbnb référence aujourd’hui 250 biens dans des favelas, dont deux, Vidigal et Rocinha, sont présentées comme des quartiers de Rio. Toutes deux sont proches de Leblon beach, ce qui a tout pour attirer des voyageurs. « Les favelas disposent de tous les petits commerces nécessaires aux touristes, qui viennent pour admirer la vue, boire un verre dans un bar, manger dans un restaurant ou encore acheter des œuvres d’art », poursuit Miss Rozenbaum.

Les écoles et les autres types de services sont désormais également référencés sur Google Maps.

Tá No Mapa à l’oeuvre

Les équipes portent les couleurs de leur projet, et distribuent des autocollants à son effigie dans les boutiques pour signaler qu’elles sont référencées par Google.

Le travail de cartographie est piloté par AfroReggae, et ses équipes formées par Google.

Pour le géant de l’internet, avoir accès à la population des favelas disposant de téléphones portables est une réelle opportunité. Actuellement, 150 jeunes des favelas suivent une formation en marketing digital et en cartographie numérique, se réjouit la directrice marketing de Google au Brésil, Susana Ayarza.

Google a également travaillé avec un opérateur de vélos-taxis à Morro São Carlos, pour filmer les premières vues de Google Street View jamais faites dans un bidonville.

Après les JO, Rio restera une destination prisée pour le tourisme international. Un million de personnes s’y sont rendues pour le Carnaval l’an passé, et la célèbre statue du Christ rédempteur, le Corcovado, attire 1,8 million de personnes chaque année.

Les cartes numériques faites à la main pour référencer les favelas animées de Rio, pourront désormais faire venir des clients dans les petits établissements qui s’y trouvent, comme par exemple l’auberge de M. Figueiredo à Babilônia, même une fois l’effet JO dissipé.