Alix Murphy, Analyste en chef spécialiste de la mobilité   01 février 2016

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La révolution mobile en marche en Ouganda, dans la ville de Kampala. Photo : Fiona Graham /WorldRemit

Le Kenya est le fer de lance de l’innovation technologique en Afrique. M-PESA, le service plébiscité de Safaricom, a placé l’est de l’Afrique sous les feux des projecteurs car le paiement mobile y dame le pion au secteur bancaire traditionnel.

Et à quelques kilomètres à l’Ouest, l’Ouganda, petit pays voisin, connaît également une révolution mobile majeure.

Le pays compte plus de 19,5 millions de portefeuilles mobiles – soit quasiment autant que les 25,4 millions du Kenya –, qui font de lui l’un des principaux marchés pour le paiement mobile dans le monde.

Les comptes Mobile Money (proposés par les services de paiement mobile tels que M-PESA) existent en Ouganda depuis 2009, et constituent l’un des maillons forts du tissu économique et social du pays.

Pour s’en assurer, il suffit de parler à n’importe quel Ougandais : il vous dira que rester connecté à la vie de son village est primordial !

Qu’ils soient originaires de la région du lac Victoria où poussent les bananes matooke et où abondent les poissons, ou du Nord, fief de l’ugali et du ragoût au beurre d’arachides, les Ougandais sont fiers de leurs racines.

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Garder le contact avec le village est essentiel. Les plaines ougandaises, au sol fertile, sont largement cultivées. Photo : Fiona Graham / WorldRemit

Ce lien étroit avec le village est à l’origine du succès du paiement mobile avec des comptes Mobile Money. Les jeunes partis en ville envoient régulièrement de l’argent à leurs parents, grands-parents et d’autres proches.

Pour ce faire, il a fallu trouver un moyen sûr et simple, mais ce fut compliqué. Pendant longtemps, l’opération supposait d’attendre qu’une personne rentre au village en car, transportant dans ses bagages de nombreuses coupures de billets pendant de longues heures.

L’opérateur télécoms MTN a été le premier à lancer son offre de comptes Mobile Money, permettant d’envoyer de l’argent à l’aide d’un simple téléphone portable en toute sécurité et en quelques minutes, avec une commission minimale.

Le succès est venu rapidement dès que le public a testé le service et fait fonctionner le bouche-à-oreille. Selon une récente étude, la principale raison poussant une personne à ouvrir un compte Mobile Money est de pouvoir recevoir de l’argent.

Les statistiques de la Banque mondiale donnent une autre explication : l’Ouganda présente l’un des taux de pénétration bancaires les plus faibles du monde, puisque seuls trois adultes sur dix ont accès à un compte proposé par une institution financière.

Ces institutions peuvent être notamment les organismes de crédit connus sous le nom de SACCO (Savings and Credit Cooperatives), qui sont plus abordables que les banques.

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Alix Murphy, analyste en chef spécialiste de la mobilité chez WorldRemit, lors d’un récent voyage en Ouganda. Photo : Fiona Graham / WorldRemit

C’est en partie dû à la réglementation bancaire, qui empêche les banques et autres institutions financières de proposer des services hors de leurs agences ou auprès d’agents indépendants (des personnes qui détiennent une licence leur permettant d’enregistrer des dépôts et des retraits au nom de la banque).

Jusqu’à encore récemment, un Ougandais désireux d’ouvrir un compte bancaire devait se rendre physiquement dans l’établissement, parfois au prix d’un long voyage depuis les régions rurales.

A l’inverse, des services tels que MTN Mobile Money ou Airtel Money disposent d’une licence qui leur permet de travailler avec des agents locaux (commerçants et vendeurs de recharges téléphoniques). Aujourd’hui, l’Ouganda regorge d’agents officiels Mobile Money, présents à chaque coin de rue et dans quasiment tous les villages.

Résultat, les comptes Mobile Money sont aujourd’hui quasiment trois fois plus nombreux que les comptes bancaires.

Selon la Banque centrale ougandaise, les volumes de transactions concernant des comptes Mobile Money ont atteint 7,5 millions d’euros en décembre 2014. MTN a d’ailleurs récemment indiqué que ses utilisateurs effectuent 40 millions de transactions avec leur compte Mobile Money chaque mois.

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Il y a des agents Mobile money à chaque coin de rue. Ils sont nettement plus pratiques que les banques ! Photo : Fiona Graham / WorldRemit

Aujourd’hui, six services de Mobile Money se partagent le marché ougandais, proposant une large palette d’offres au-delà du seul transfert d’argent à destination d’une autre personne.

Le fournisseur d’électricité Umeme affirme collecter environ 1,3 million d’euros chaque mois versés via des portefeuilles mobiles, et l’Office national de l’eau et de l’assainissement (NWSC) évoque quelque 509 972 euros reçus chaque mois.

Des centaines d’écoles ougandaises acceptent le paiement des frais de scolarité par comptes Mobile Money, évitant ainsi aux parents de se déplacer pour s’en acquitter ; ils les règlent directement depuis leur téléphone portable.

Outre ces commodités de base, les Ougandais s’en servent pour payer leurs abonnements à des chaînes de TV, acheter des billets d’avion, commander chez des traiteurs, faire des achats en ligne ou encore jouer au loto.

MTN propose aussi depuis peu de payer des pleins dans les stations d’essence Shell, ce qui est très pratique pour les milliers de chauffeurs de boda boda – les taxis à deux roues.

Le paiement mobile est également très utile pour les petites entreprises, dans leur fonctionnement au quotidien. Selon FSD Uganda, alors que seules 37% des entreprises ougandaises ont accès à internet, la moitié des petites entreprises et 57% des TPE (entreprises comptant moins de 5 personnes) se servent de comptes Mobile Money.

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Plus de la moitié de l’ensemble des petites entreprises ougandaises acceptent le paiement par compte Mobile Money. Photo : Fiona Graham / WorldRemit

Mais le pays revient de loin. Il doit son impressionnante réussite actuelle aux leçons du passé, tirées de graves difficultés. En 2011, MTN a été victime d’une escroquerie interne qui lui a valu des pertes financières considérables.

L’affaire a fait la Une des journaux du monde entier, permettant à cette occasion à l’industrie de faire plus attention aux questions de sécurité interne et de lutte contre la fraude. Suite à cela, les services de Mobile Money d’autres pays ont pris des mesures drastiques pour renforcer leurs systèmes et sensibiliser leurs clients aux tentatives d’escroquerie.

Après des investissements lourds et une migration vers une plate-forme Ericsson haut de gamme, MTN dispose désormais de l’un des systèmes les plus sûrs et les plus élaborés du monde.

D’autres pays ont désormais les yeux rivés vers l’Ouganda, nation avant-gardiste pour l’avenir de l’industrie du paiement mobile.

Ce mois-ci, le parlement a validé d’importants amendements modifiant la loi de 2004 relative aux institutions financières, qui devrait encourager la concurrence sur le marché, puisque les banques ont désormais le droit de se doter d’un réseau d’agents sous licence.

Les transferts de fonds à l’international, qui sont une opportunité relativement nouvelle pour les fournisseurs de comptes Mobile Money, devraient en toute logique avoir un impact positif sur l’économie en améliorant la sécurité des transactions transfrontalières.

Autant de signes d’une industrie en pleine forme et arrivant à maturité. Il reste toutefois de nombreuses opportunités à saisir sur le plan de l’innovation avec le paiement mobile en s’appuyant sur des services existants, et en élargissant l’offre de services financiers pertinents (crédit et assurance par exemple) afin d’atteindre de nouveaux clients.

WorldRemit fête son partenariat international avec MTN Mobile Money. A cette occasion, nous allons passer en revue les innovations phares nées en Ouganda, en nous faisant l’écho de la réussite d’entrepreneurs locaux auprès d’un large public.